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Sur un thème comme la mémoire des migrants et le dialogue, il tenta un effort personnel pour mettre les choses ensemble, remercier, transmettre et rendre hommage.
Sur le bateau qui le portait à Marseille, le grand-père perdit l’oeil la nuit du voyage – sans aucune raison clinique, mais avec toute la symbolique.
Partis rapidement avec très peu – quelques photos – ils se retrouvèrent en France dans un appartement beaucoup plus petit, mais très heureux. Dans cette maison, il y avait tellement d’amour, de tendresse, de richesse affective que pour un enfant, c’était la maison du bonheur. Jamais, l’on ne rappelait l’autre rive, mais c’était sous-entendu: là-bas aussi, c’était très bien. Les migrants évoquent souvent un paradis perdu. Fantasme ou réalité? Peu importe. Comme disent les Anglo-saxons, ‘Perception is reality’.
Jamais, la moindre plainte. La France, c’était l’Amérique. Il fallait l’aimer, lui être reconnaissant. Point. Le grand-père était très fier de montrer sa médaille de guerre, de raconter qu’il avait participé. Cette fierté d’avoir contribué, d’être français, ce désir d’appartenance, était d’autant plus pathétique qu’il n’avait pas 18 ans lors de la première guerre, et sans doute déjà ce physique de parfait intellectuel, petit à lunettes.
Le grand-père disait également qu’il fallait être reconnaissant à Napoléon pour son décret d’émancipation qui avait accordé les mêmes droits à tous les citoyens, et que, surtout, il fallait respecter le pacte: garder les étrangetés pour la vie privée.
Bien entendu, forts de toute cette reconnaissance, de ce désir d’appartenance et de fidélité, ils abandonnèrent les 2-3 langues familiales pour le français. Le français, point. Avec deux exceptions. L’une réfléchie: l’on passait à l’espagnol pour ne pas être compris des enfants. L’autre non. Spontanément, les mots doux venaient en espagnol. Mi vida, mi corazon, mi amor. Ils avaient fait de leur mieux pour dissimuler cette langue étrangère. Mais, les mots doux combinés à ce parfum de secret perçaient et éveillaient, chez l’enfant, justement attrait et curiosité. Tous les enfants sont intrigués et rêvent d’ouvrir le vieux buffet du grand-père dont on n’a plus la clé.
Dans cette drôle de famille toute de tendresse et d’absence de sens pratique, le mot d’ordre était l’école, le travail, l’effort. Il fallait donner, sans jamais rien demander. Il fallait en faire plus que les autres. Il fallait plaire sans se faire remarquer. Obéir et réussir. Et cette idée d’effort, de travail acharné, se retrouvait chez tous les compagnons de classe portugais, espagnols, arméniens, marocains, italiens ou vietnamiens d’origine. Ce même devoir de réussite. Les mêmes sacrifices des parents. Le même transfert, pour que leur traversée du désert ait un sens et soit récompensée par la réussite des enfants. C’était les années fastes et beaucoup de ces enfants d’ouvriers, de femmes de ménage, de concierges, de maçons sont aujourd’hui professeurs, médecins, avocats: ils ont tenu promesse. Mais, ils n’avaient pas le choix: ils devaient réussir.
Une autre similitude entre ces enfants d’ailleurs, c’était paradoxalement l’absence d’identité. Tous les autres enfants de la classe étaient d’origine normande, avaient une maison dans le Massif Central ou une grand-mère au Pays basque, dont ils parlaient longuement, facilement, au retour de vacances ou lors d’exposés en classe, avec des photos ou des cartes postales. Les enfants d’ailleurs ne racontaient rien, et n’avaient ni cette maison de campagne, ni cette grand-mère paysanne.
L’autre branche de la famille était plus radicale. Réfugiés en France et ayant souffert de leur identité, ils avaient résolu la question en n’indiquant pas aux enfants leurs origines. Et s’il fallait mentionner un de la communauté, on disait le Portugais. Je n’ai jamais autant entendu parler de Portugais que dans cette maison. Aujourd’hui encore, je me demande comment les enfants ne se sont pas demandé Mais qui donc sont tous ces Portugais?
Pour revenir à la branche plus hybride de la famille, lorsque le petit à 20 ans immigra en Israël, la mère fut désespérée et dit: Pourquoi partir? Pourquoi cette déchirure? Nous avons tellement fait pour être français. Etre français, point. Nous avons tellement fait pour nous intégrer, nous assimiler. Et toi, toi qui t’en vas maintenant. Que vas-tu donc chercher là-bas?
Ce besoin d’uniformité, il le retrouva là-bas aussi. Les enfants d’origine d’Afrique du nord refusaient de parler la langue de leurs parents - arabe, espagnol ou français ou souvent les trois à la fois -, pour choisir une seule langue, celle de l’école, celle de la société.
France, Israël. Deux exemples de pays d’immigration, mais un même modèle d’intégration: dans un cas l’assimilation pour faire de tous des citoyens, de l’autre l’absorption pour créer un nouveau pays, un pays de pionniers. Le modèle républicain dans un cas, de pays neuf dans l’autre, a fonctionné. Economiquement, professionnellement, matériellement, la réussite, la promotion est indéniable.
Mais nous sommes tous un peu amputés, il nous manque quelque chose. Il nous manque cette confiance en soi, cette assurance des enfants qui connaissent et racontent, à leur tour à l’école, l’histoire de leur grand-mère normande. Pour ces enfants-là à qui on a raconté l’histoire, dont les parents, la famille ont un passé, il est sans doute plus facile d’avoir confiance en soi et de se projeter dans l’avenir. Ces enfants se sont construits avec un modèle, le modèle le plus naturel pour un enfant, à savoir ses parents. Les migrants qui disent à leurs enfants d’être différents, de ne pas être comme eux, ne se rendent pas compte de la complexité du message et des problèmes d’identité qu’ils créent.
Pour nous transposer dans le monde d’aujourd’hui, et pour que la mondialisation ne soit pas le privilège des riches, je voudrais juste que les enfants des banlieues soient aussi fiers de parler l’arabe et le français que les fonctionnaires internationaux sont fiers de leurs enfants bilingues.
La diversité est une richesse.
Oui, la diversité des origines rend les choses plus complexes et l’intégration est individuelle avant d’être collective.
Au niveau individuel, il s’agit de mettre ensemble des éléments différents, voire contradictoires, de commencer à concilier les choses qui nous permettront de nous accepter, d’être mieux avec soi et donc mieux avec les autres. C’est un long processus, un travail d’adulte.
Le défi est aussi collectif. Il est très difficile d’accepter la différence, car cela signifie renoncer à ses certitudes, à un modèle et à une pensée uniques dans une société qui tend de plus en plus à uniformiser. En outre, certains pays d’immigration ont tout simplement privilégié ce qui unit, ce qui fédère pour favoriser inclusion et intégration d’abord. Je suis très optimiste:
La France, qui était un modèle de centralisation et de monolinguisme, a récemment reconnu le statut de langues de France à de nombreuses langues d’immigrés, officielles dans leur pays (comme le turc) ou non (le berbère). En Israël, où, il y a 20 ans encore, la musique, c’était Mozart ou Mahler, et la culture ne pouvait être qu’occidentale, la musique arabe est maintenant reconnue et écoutée partout. Accepter la diversité, reconnaître enfin sa position au Proche-Orient, c’est peut-être un premier pas vers la réconciliation.
Le mois dernier, nous avons organisé un atelier avec 20 Africains anglophones à Accra, au Ghana. En ouverture, il a été demandé aux participants d’indiquer les langues qu’ils connaissaient. Tous réunis, nous parlions 29 langues différentes. Résultat de ces 5-10 minutes d’introduction? Nous étions tous étonnés de la richesse du groupe que personne ne soupçonnait. Chaque participant était fier d’ajouter une langue à la liste, une pierre à l’édifice, de communiquer et de voir reconnaître sa contribution unique. Nous partions de cette richesse reconnue, pour ensuite commencer à bâtir, à travailler ensemble dans une langue commune.
Parmi les participants, il y avait également deux jeunes Afghans. Voyageant pour la première fois hors d’Afghanistan, ils rencontraient des Africains et quelques Occidentaux. Le premier jour, ils ne lui serrèrent pas la main - sans doute parce que c’était une femme. Peu importe. Ils commencèrent à travailler ensemble. Le deuxième jour, ils travaillaient et se mirent à bavarder. Le troisième et dernier jour, comme tous les autres participants étaient rentrés chez eux, ils se retrouvèrent à dîner tous les trois. Plus tard, ils devaient lui écrire que ce fut un dîner mémorable. Mémorable, pour tous les trois. Ces jeunes garçons qui n’avaient pas 30 ans, qui voyageaient pour la première fois hors d’Afghanistan et n’avaient connu que la guerre, se retrouvaient, après 3 jours, à dîner avec une femme israélienne. Pour elle aussi, connaître pour la première fois des Afghans, c’était une chance qui témoigne du merveilleux de la rencontre.
Les histoires individuelles dépassent les clichés. Tout comme les migrants, certains d’entre nous ici ont la chance d’évoluer dans un contexte international, entre plusieurs cultures. Au sein de musées des migrations ou d’organisations internationales, puissions-nous modestement provoquer des rencontres et contribuer à une autre image de l’Autre - contre la peur, contre les clichés, contre les conflits -, tendre vers le différent et vers l’universel.
Carine Rouah Juillet
2007
SUR LE FOND
· Les secondes générations ignorent souvent l’histoire de leurs parents, parce que l’émigration a longtemps été un tabou. · Pour les enfants, ignorer cette histoire sera synonyme d’amputation, en aucun cas d’intégration. · Il y a donc urgence à raconter, retrouver cette histoire, cette mémoire. · La diversité est une richesse. Le multiculturalisme est une opportunité – non une menace. Notre objectif est d’ajouter et non de censurer. Etre de deux cultures n’est pas une trahison. Parler deux langues est toujours un atout. · La peur et le jugement nous conduisent droit au conflit. Si dans notre exemple précédent, nous avions porté un jugement sur les Afghans qui ne serrent pas la main à une femme, toute rencontre devenait impossible.
SUR LA FORME
· La narration est une forme d’élaboration de soi – d’autant plus nécessaire chez le migrant entre plusieurs réalités. · Les histoires individuelles sont des armes efficaces pour combattre les préjugés et plus généralement pour sensibiliser, transmettre, faire partager une expérience commune. · Favoriser la rencontre, recueillir, raconter, valoriser et raconter l’histoire des migrants, leurs témoignages, leurs expériences, leur mémoire, tel est l’objet des musées des migrations de par le monde.
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